États-Unis : la délicate question des réparations aux descendants d’esclaves

Des candidats démocrates à la présidentielle évoquent l’idée d’octroyer des compensations aux Noirs. Une idée ancienne, mais clivante.

L’idée circule depuis longtemps chez les Afro-Américains. Mais pour la première fois, alors que cette année marque l’arrivée, il y a 400 ans, du premier bateau d’esclaves à Jamestown, c’est devenu un débat national et plusieurs candidats démocrates à la Maison-Blanche évoquent ouvertement la possibilité d’octroyer des réparations aux Noirs descendants d’esclaves. Une nette évolution puisque le président Obama comme Hillary Clinton ou même Bernie Sanders avaient rejeté l’idée de réparations. Depuis, Black Lives matters et la mobilisation contre les inégalités raciales ont changé la donne. Plus cyniquement, les Noirs sont un des gros piliers de l’électorat démocrate et les candidats ont besoin de leur appui pour les primaires.

Ce n’est pas une idée nouvelle. En 1865, pendant la guerre de Sécession, le général nordiste William Sherman avait ordonné, après une discussion inédite avec des pasteurs noirs en Géorgie, une redistribution de 162 000 hectares de terres côtières, de la Caroline du Sud à la Floride, donnant à 40 000 anciens esclaves 16 hectares chacun. Une mesure qui permettait à la fois de punir les gros propriétaires confédérés et de trouver un emploi aux nouveaux hommes libres. Mais quelques mois plus tard, à la fin de la guerre, le président Andrew Johnson a rendu la terre aux planteurs. Et dans les décennies suivantes, le gouvernement américain non seulement n’a jamais versé de dommages et intérêts, mais n’a pas présenté la moindre excuse aux anciens esclaves. Pire, il a développé des politiques ségrégationnistes qui ont accru le désavantage social et économique pour des générations. Il a fallu attendre 2005 pour que le Sénat passe une résolution s’excusant d’avoir été incapable de voter une loi fédérale contre le lynchage.

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Réparer, mais comment  ?

En 1984 et 1988, Jesse Jackson, candidat noir aux présidentielles, a fait des réparations un des éléments de son programme. Et en 1989, le représentant John Conyers a lancé un projet de loi, qu’il a réintroduit tous les ans jusqu’à sa démission en 2017, qui demandait l’ouverture d’une commission pour examiner l’idée «  d’excuses nationales  » et «  proposer des réparations  » pour l’esclavage. L’idée est revenue sur le devant de la scène avec la publication dans le magazine The Atlantic en 2014 d’un article du journaliste Ta-Nehisi Coates intitulé «  L’argument en faveur des réparations  » qui a eu beaucoup de retentissement.

Récemment, lors d’un meeting électoral, on a demandé au sénateur Bernie Sanders s’il y était favorable. Il a répondu par une autre question : «  Qu’est-ce que cela signifie  ? Je ne suis pas sûr qu’on soit très clair. Ce que je dis, c’est que je crois que nous devons tout faire pour résoudre l’énorme niveau de disparité qui existe dans ce pays.  »

Il est vrai que le terme recouvre beaucoup de choses. Longtemps on a considéré qu’il s’agissait de paiements directs aux anciens esclaves et à leurs descendants. Mais seule Marianne Williamson, une candidate obscure à la future élection présidentielle, auteur de livres sur le développement personnel, défend le versement de compensations financières qu’elle chiffre entre 200 et 500 milliards de dollars. Les autres candidats restent vagues. Certains sont pour la création d’une commission pour étudier d’éventuelles réparations (Julian Castro et Elizabeth Warren), d’autres pour des mesures d’aides sociales comme un crédit d’impôt, des aides au logement, qui viseraient les revenus modestes et donc pas seulement les Noirs (Kamala Harris et Cory Booker). Quant à Bernie Sanders, il s’est dit favorable à des programmes sociaux qui touchent tous les pauvres, quelle que soit leur origine raciale.

«  La première étape, c’est que ça ne fasse plus ricaner les gens  »

C’est que le sujet est sensible. Des réparations risquent d’aliéner une partie de l’électorat démocrate, les Blancs bien sûr, mais aussi les Noirs s’ils estiment que les mesures ne vont pas assez loin. Selon un sondage Marist en 2016, 68 % des Américains étaient hostiles aux réparations, dont 81 % des Blancs. En revanche 58 % des Noirs étaient pour. Et le fait que le projet de loi de Conyers n’ait jamais été mis au vote est un indicateur. Beaucoup estiment que c’est une idée totalement irréalisable, trop compliquée à mettre en place, trop clivante, trop dangereuse, car cela ouvre la porte à d’autres revendications…

Il y a pourtant des études très sérieuses de plusieurs universitaires dont William Darity professeur à Duke University, qui voit les réparations comme un moyen de limiter l’énorme fossé économique entre Blancs et Noirs. Il défend un «  portefeuille de réparations  » qui combinerait des paiements individuels et des aides comme l’assurance santé et l’éducation universitaire gratuite pour les Noirs. Le montant total des réparations oscille, selon les études, entre 6 000 et 14 000 milliards de dollars.

Les défenseurs invoquent des exemples historiques. Le président Reagan en 1988 a versé à chacun des plus de 80 000 Japonais-Américains internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale 20 000 dollars. Le gouvernement a également indemnisé différentes nations amérindiennes pour l’exploitation minière notamment de leurs terres. Et la Caroline du Nord a donné une compensation aux victimes de la stérilisation forcée dans les années 1920. Beaucoup d’États américains pratiquaient l’eugénisme et ont stérilisé sans leur consentement des personnes handicapées, mais aussi des femmes noires pauvres. La Caroline est le seul État à avoir octroyé 10 millions de dollars de dommages et intérêts aux 177 survivants.

AICMonline

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